Dear Science

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Nom du groupe TV On The Radio
Nom de l'album Dear Science
Type Album
Date de parution 22 Septembre 2008
Style MusicalRock indépendant
Membres possèdant cet album5

Tracklist

1. Halfway Home 5:31
2. Crying 4:10
3. Dancing Choose 2:56
4. Stork & Owl 4:01
5. Golden Age 4:11
6. Family Tree 5:33
7. Red Dress 4:25
8. Love Dog 5:36
9. Shout Me Out 4:15
10. DLZ 3:48
11. Lover's Day 5:54
Total playing time 50:21

Chronique @ DHT06

10 Décembre 2017

Un album fédérateur et crédible

Consciemment ou inconsciemment, le titre de l’album, « Dear Science », affirme l’importance des technologies sans lesquelles les groupes ne pourraient fonctionner à l’ère du numérique, laquelle s’est superposée à celles, plus anciennes, de l’électricité et des télécommunications, et en particulier l’importance du facteur technologique chez une formation telle que TV On The Radio, où l’on entend, dès « Halfway Home », à quel point le titre, sans renoncer pour autant à la force du rock, semble avoir besoin des sonorités électroniques, tant au niveau du rythme que de la mélodie, pour déployer sa spécificité. Cette spécificité de la chanson post-moderne, riche en rebondissements et en subtilités, s’affirme en outre à travers une voix d’emblée plus grave et plus posée qu’à l’ouverture du précédent « Return to Cookie Mountain », comme si une étape décisive avait été franchie depuis en termes de maturité.
Très funk et, en même temps, hip-hop au niveau du rythme et de la production, toujours au service d’un chant avant tout imprégné de musique soul, « Crying », plus ou moins émotionnel selon les instants, offre un exemple de la manière dont le heavy R&B aurait pu se renouveler à travers la musique électronique en restant fidèle à sa culture et à ses racines, tout comme le rap singulier de « Dancing Choose », toujours sur le point de déborder dans la mélodie sur un tempo de course, montre une déclinaison des techniques vocales qui sort de l’ordinaire, une déclinaison secrète, insoupçonnée, aux allures de territoire vierge, contribuant une fois encore aux lettres de noblesse de la musique électronique, à un stade tardif de l’évolution de l’industrie du disque.
Ces trois premiers morceaux interrogent, donnent prise à une réflexion théorique. On accède, en l’espace de quelques minutes, à la mise en place d’un certain nombre d’éléments essentiels, au carrefour des influences et au cours d’une période critique, critique pour la culture rock comme pour la culture hip-hop. Ce ne sont pas tant ces chansons en elles-mêmes qui atteignent ce niveau de paradigme que la démarche à laquelle elles contribuent et vers laquelle elles attirent l’attention du public. Ceux qui n’auraient pas encore écouté entièrement « Dear Science » se douteraient, dès ces trois premiers titres, que l’opus serait très bon : pas encore le chef d’œuvre incarné par « Nine Types of Light » en 2011, mais un progrès dans ce sens, un progrès empirique sous forme d’hommage explicite ou implicite à la science qui sous-tend la musique.

Suivant l’hypothèse qui accorderait, sous forme de note, une même appréciation aux disques de TV On The Radio des années 2000, on considèrerait soit qu’ils se valent tous, soit que, si l’un d’entre eux devait quand même l’emporter sur les autres sans que cela influence forcément la note d’ensemble, les arguments de la chronique serviraient de référence. Noter deux œuvres selon les mêmes critères implique de les départager selon les arguments quand la note donnée est la même. Autrement, la problématique ne subsiste que si l’on considère qu’il y a lieu de départager deux œuvres ayant des notes différentes mais pouvant se valoir car évaluées selon des critères différents, ce qui ramène soit au débat sur la difficulté de l’évaluation conjointe, soit à un mode de pensée plus chaotique.
Cette relation supposée au chaos, qui montre dans quelle mesure la notion d’objectivité échappe à l’évidence, correspond au parcours passionnant d’un groupe hybride, mutant, tel que TV On The Radio, et souligne en même temps l’ambivalence de notre appréciation des cultures rock et hip-hop. On évoquera ainsi, par exemple, la grandeur et la misère du rap : grandeur de ces figures charismatiques de la scène urbaine du vingtième siècle tardif et du vingt-et-unième siècle encore incertain, symboles d’une époque, de la créativité d’une génération et des modes de consommation innovants qui en découlent ; misère d’une musique où les échantillonnages ont remplacé la maîtrise des instruments traditionnels qui ont fortement œuvré à la gloire de la musique soul. En ce sens, il y a effectivement un lien de subordination qui place, de fait, la soul en position de supériorité par rapport aux musiques de la culture hip-hop.
D’un autre côté, il est vrai aussi que, en musique comme ailleurs, la technique n’est pas une fin en soi. Il ne faut pas perdre de vue que c’est avant tout un résultat que l’on évalue. Et, en termes de résultat, le rap est-il moins apte que la soul à proposer des projets artistiques solides et des ambiances représentatives d’une identité propre, qui se prêterait au rassemblement de son public de base dans un contexte collectivement reconnu ? Bien sûr que non. D’où la pertinence, chez TV On The Radio, d’inclure le rap au même titre, en définitive, que la soul.

Quant à la dimension consumériste du débat, il faut dépasser le point de vue qui consiste à faire mine de découvrir au bout de plusieurs décennies que le rap marche avec une industrie. D'ailleurs, peut-on reprocher à un genre musical de participer à une économie de marché, à un système de consommation ? Même la musique classique le fait par le mode de diffusion de ses disques. Pour rejeter en bloc l'argent, il faudrait revenir au troc. Et pour estimer que le libéralisme n'a rien de bon, il faudrait proposer un régime 100% communiste. Or l'État a démontré ses limites dans sa capacité à gérer tous les secteurs de l'économie. Une partie des échanges demeure la compétence du secteur privé. Certes on assiste à un excès de libéralisme. Mais l'autre extrême ne vaut pas mieux. De plus, le communisme lui aussi reste attaché au productivisme industriel. Ernest Mandel, dans sa lecture de Marx et d'Althusser, posait le problème de la diffusion marchande du « Capital ».
On pourrait appliquer les mêmes propos à certaines formes de rap : même les messages les plus subversifs en apparence, quand ils existent, ont un aspect vendeur, signe des contradictions internes d'un système commercial au sein duquel grondent les revendications, sans oublier la légitimité du divertissement, qui n'enlève rien à la sincérité du propos ni à la qualité artistique, quand elles existent. Il faudrait être bien austère pour reprocher au public d'aimer les femmes, le sexe, l'argent. Le plaisir n'empêche pas d'avoir avant tout des convictions et une éthique. Certes on peut attaquer les rappeurs les plus vendeurs sur leurs motivations purement vénales, sur la médiocrité voire la mauvaise qualité de nombreuses productions depuis 2007, sur la pauvreté musicale d'un genre en perte de vitesse, mais même un simple spectacle, qui n'a d'autre vocation que de distraire, se défend s'il est honnête.
L’inclusion du rap chez TV On The Radio va bien sûr au-delà du spectacle et de la distraction, car TV On The Radio n’étant pas un groupe de rap, cette inclusion, qui respecte l’esprit de la formation et la direction empruntée par l’album, est une inclusion artistiquement motivée. Quant aux relations entre le rap et le rock ou le metal, que l’on se souvienne, entre autres nombreux exemples, de Cypress Hill, de Body Count, de Rage Against The Machine, des collaborations entre Aerosmith et Run DMC, Anthrax et Public Enemy. Un disque tel que « Dear Science », avec un naturel qui atteste une grande maîtrise, se fait l’écho de cette ébullition technologique, culturelle, politique et artistique, affirmant à juste titre que l’électronique, en soi, n’est pas à elle seule responsable de la décadence des scènes musicales populaires. La responsabilité ne repose pas uniquement sur la science ou sur la technologie, mais sur l’utilisation qui en est faite. À la fois soul, rock et électronique, « Dear Science », dont on se souviendra comme d’un album fédérateur et crédible, se nourrit autant de son actualité sonore que de l’apport de talents plus traditionnels, apparaissant comme autant de signes d’espoir : cuivres pour le côté jazz (« Red Dress », « Love Dog », « DLZ », « Lover’s Day »), quatuor à cordes pour le côté classique (« Stork and Owl », « Golden Age », « Family Tree »).

D. H. T.

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