Les Cinq Saisons

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18/20
Nom du groupe Harmonium
Nom de l'album Les Cinq Saisons
Type Album
Date de parution 15 Avril 1975
Style MusicalFolk Progressif
Membres possèdant cet album12

Tracklist

1.
 Vert
 05:34
2.
 Dixie
 03:26
3.
 Depuis l'Automne
 10:25
4.
 En Pleine Face
 04:51
5.
 Histoires Sans Paroles
 17:12

Durée totale : 41:28


Chronique @ Cucrapok

05 Décembre 2020

Ôte tes doigts d'dans tes oreilles.

Nouvelle-France, 9 septembre 1760. Un an après la désastreuse Bataille des Plaines d'Abraham, la capitulation de Montréal met fin à la Conquête. Le peuple est abandonné par la France aux mains du régime britannique qui programme sa disparition par assimilation. La Rébellion des Patriotes de 1837-1838 tourne au vinaigre. Condamné à travailler comme un esclave pour une survie de misère, le canadien-français résiste obstinément par le seul moyen de survie qu'il lui reste, la démographie.

Les années 1960 apportent enfin un vent d'optimisme. L'élection de Jean Lesage marque la fin de la Grande noirceur et le début de la Révolution tranquille. De grands projets et réformes viennent moderniser l'état devenu québécois mais son statut de province canadienne demeure un frein majeur à son évolution. Annexée de force à une fédération hostile, la petite nation entourée d'anglais est toujours menacée d'assimilation comme le village gaulois dans Le domaine des Dieux. On assiste alors à la montée du souverainisme, mouvement politique et culturel par lequel le Québec entend accéder démocratiquement à son indépendance.

Ce contexte est celui dans lequel évolue Serge Fiori, né à Montréal le 4 mars 1952 d'un père italien et d'une mère francophone. Autodidacte, il touche à tous les instruments et rejoint à quinze ans le groupe de jazz de son père, le Ballroom Orchestra. Il se produisent dans les clubs et ce boulot finance ses études en communications à Sainte-Thérèse où il rencontre Michel Normandeau, guitariste, journaliste et metteur en scène. Quand Michel cherche un colocataire pour remplacer Claude Meunier, Serge arrive avec un matelas et une guitare.

Les deux musiciens connectent naturellement et composent du matériel inspiré qu'ils ne tardent pas à transporter sur scène, rejoints par le bassiste Louis Valois. Le trio baptisé Harmonium est remarqué par le programmateur radio Yves Ladouceur qui devient leur gérant. Sans surprise, les maisons de disques ne s'intéressent pas au groupe qu'ils jugent marginal et sans intérêt commercial. Ils acceptent donc la seule offre bizarre disponible, celle de Quality Records, étiquette ontarienne de compilations cheap. Ils prennent un train pour aller signer leur contrat à Toronto, ironiquement, pour deux albums.

Le premier, Harmonium, est enregistré et mixé en quatre jours et demi de janvier 1974. Appuyé par quelques stations de radio et ses nombreuses performances sur scène, 100 000 copies s'envolent en quelques mois. Tout juste sorti d'un appartement d'étudiants, le groupe touche sa génération avec son rock québécois accrocheur, fier et décomplexé. Au spectacle de la Saint-Jean, le chœur d'Un musicien parmi tant d'autres est repris par la foule de 300 000 qui en fait un hymne national. L'époque des version françaises de succès anglophones est bien terminée.

C'est principalement en tournée qu'ils composent la musique de leur deuxième album. Le trio de cordes intègre deux nouveaux membres : le flûtiste Pierre Daigneault et le claviériste Serge Locat, qui possède un mellotron « importé directement de Londres ». La bande peut s'offrir le luxe de prendre son temps pour enregistrer, ce qu'elle fait de nuit au Studio Six de Montréal avec l'ingénieur de son Peter Burns. Réalisé de janvier à mars 1975, l'album attendu par un peuple est lancé le 15 avril.

La pochette est magnifique ! Recouverte des deux côtés d'une grande aquarelle de Louis-Pierre Bougie, elle montre le groupe dans un étrange décor enchanté. Dépliable, style gatefold, elle ne contient aucune inscription, mise à part la hiérarchiquement bilingue « Manufactured and distributed by / Fabriqué et distribué par : Quality Records, Scarborough, Ontario » à l'emplacement habituel. L'intérieur est illustré de quatre grandes images, c'est plus urbain, plus sombre. Le titre trône en dessous : Si on avait besoin d'une cinquième saison "Harmonium". Pourtant sur le disque c'est un autre titre : Les cinq saisons. On en reste confus ! Le feuillet contient un court conte manuscrit de Serge Fiori qui raconte Montréal à travers les saisons, la cinquième étant une légende tirée de son délire. Et le cycle recommence...

L'album emporte l'auditeur au Pays des Merveilles sur cinq titres d'un folk rock acoustique inspiré par Joni Mitchell et Neil Young. Le tableau musical est riche, rehaussé par l'utilisation ponctuelle des flûtes et claviers. Plusieurs autres instruments (harpe, mandoline, cuillères...) sont employés ça et là au gré des saisons. Il s'ouvre avec Vert, superbe composition toute en canon de Michel Normandeau où l'éveil des flûtes laisse place aux guitares et autres cordes vocales. Serge chante doucement ses mots clairs et hypnotiques alors que le sens est vague et l'ensemble planant. On pense à Pink Floyd.

L'été s'amène avec Dixie, un court titre un peu plus radio. Hommage au style dixieland irrésistiblement entraînant, il intègre le piano, quelques rares percussions et le solo de clarinette, enregistré dans la cage d'escaliers du studio. Un souffle glacial marque ensuite l'arrivée des saisons froides avec Depuis l'automne, superbe pièce en crescendo qui installe une atmosphère de mélancolie. En pleine face est le titre le plus sombre, ventilé par les ondes Martenot de l'invitée Marie Bernard alors qu'agonise la pauvre Montréal. Le dernier est Histoires sans paroles, pièce centrale de l'album et instrumental magique de dix-sept minutes. Cinq titres, cinq saisons, cinq images, cinq ambiances, cinq musiciens. Ça prend pas la tête à Papineau !

Ce qui est super génial c'est qu'on peut bien se foutre de la pochette, du concept, des paroles, de la virtuosité des musiciens ou de la complexité des compositions parce tout ça n'est qu'accessoire. La seule chose qui compte vraiment sur ce disque c'est la beauté de la musique et des ambiances. Pas besoin de savoir piloter l'avion pour profiter du voyage. La totalité de l'œuvre est d'une grande cohérence et coule tout naturellement comme si c'était trop évident. Fiori est seul maître à bord du projet où chaque instrument est toujours à sa place, loin de l'improvisation psychédélique à rallonges et autres clichés expérimentaux qu'on pourrait être portés à imaginer. On évite toujours d'en faire trop.

L'autre chose qui est trop géniale c'est la production, signée Peter Burns et Harmonium. Claire et pure, elle est pour moi l'une des meilleures jamais mise sur disque. Sans batterie et guitare électrique, il y a beaucoup de place pour la basse ÉNORME de Louis Valois dont chacune des notes précises est un touché direct au cœur. À pleine puissance c'est comme le Grizzly dans le lit d'Boucle d'Or. Le souci du détail est omniprésent autant dans la sonorité des instruments que dans la qualité naturelle de l'enregistrement et du mixage. C'est pas pour les bluetooth de marde ! Friand des versions, je recommande le vinyle original, c'est de la grosse Quality.

Vendu à 100 000 exemplaires l'album est encensé par les critiques et reconnu par les mélomanes et audiophiles du monde entier. Au 36ième rang de la liste de 2007 des meilleurs albums progressifs du Rolling Stone, le magazine américain le déclare « pinnacle of the entire folk-prog movement ». C'est un album qui te fait décrocher de tout pour t'emmener loin, calmement comme un rêve. Harmonium fait tout ce qu'il veut pendant 42 minutes et c'est une grande réussite. Un des meilleurs disques que la francophonie ait à offrir.

Les textes poétiques sont écrits pour être interprétés librement. C'est pas du tout nécessaire de comprendre ce que raconte Fiori pour apprécier le truc. Le sens est souvent venu après dit-il. Il choisit les mots pour leur son et emploie les voix comme des instruments. Si les paroles demeurent abstraites, le souverainisme de l'auteur s'exprime librement sur quelques passages. (Depuis que j'sais qu'ma terre est à moé / l'autre y'est en calvaire. / Eh ! Calvaire, on va s'enterrer.)

Le groupe joue à des événements politiques de René Lévesque, fondateur du Parti Québécois et leader du mouvement souverainiste, qui prend le pouvoir l'année suivante en 76. Peu après Fiori met fin à la courte carrière d'Harmonium, incapable de supporter la pression du succès. L'échec du référendum de 80 pour la souveraineté marque la fin de l'été au Québec. Un autre cycle référendaire se termine avec la même fatalité en 1995.

En 2020, le printemps revient toujours montrer ses couleurs à Montréal qui n'a plus grand chose de francophone. Capable de tous les miracles, l'optimisme qu'avait ma chère patrie n'est plus aujourd'hui qu'une légende tirée de son délire. Menacés comme toujours, je me demande si les nouvelles générations ont aussi la volonté de refuser de mourir. De guerre lasse, nous serons peut-être bientôt qu'un souvenir... comme un musicien parmi tant d'autres.

4 Commentaires

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samolice - 06 Décembre 2020:

Merci pour la chro Mike.

largod - 06 Décembre 2020:

Chapeau Mike, belle tranche d'histoire. Belle plume qui permet de lever le voile sur des détails inconnus pour moi comme ce disque... à découvrir cousin smiley

samolice - 06 Décembre 2020:

Yes ça marche. Je remets mon com ici, c'est sa place.

Pour commencer, rien à voir avec la zique mais je n’avais jamais pensé au Québec comme au village d’Astérix qui résiste seul contre tous à l’envahisseur. C’est un parallèle carrément excellent. La manière dont vous défendez la langue française vous honore, ce n’est pas autant le cas en France. Quoi que ta conclusion ne laisse guère de place à l’optimisme.

Et puis bon, vous avez bien quand même ces expressions et cet accent bien de chez vous qui nous régalent depuis notre salon – on rigole mais on ne se moque pas, une règle chez les Goules (qui n’ont aucune règle) -

Je me suis lancé l’album hier soir, à la cool. En mode « chate bleue » (pas d’anglicisme dans mon com’ promis) depuis YT. Désolé…

Calice, que c’est surprenant, pas de guitare électrique, pas de batterie ! Sur que ce n’est pas disque que j’ai une chance d’apprivoiser à la première écoute. nPour ce que je connais de Neil Young période « Harvest », c’est effectivement à lui que j’ai pensé. Ceci dit, les mélodies vocales de « Vert » ont grave raisonné en moi comme le « While my guitar gently weeps » des Fab Four. Pas toi ?

J’ai passé un moment pas désagréable du tout. Le chant est particulièrement touchant sur « En pleine face ». Les parties acoustiques de « Dixie » prouvent que ces mecs n’étaient pas des tocards techniquement, un régal. J’ai eu un peu plus de mal à maintenir mon attention tout au long des deux longues pièces « Depuis l’automne » et « Histoires sans paroles ». Mais ce n’est pas spécifique à ce disque, c’est une sale manie chez moi que d’avoir du mal à ne pas décrocher sur les titres longs.nMerci pour cette intéressante découverte. C’est bien aussi de sortir de temps en temps du métal. Comme ça on a encore plus envie d’y retourner ensuite hé hé

ZazPanzer - 06 Décembre 2020:

Je sors de cet album album nostalgique qui sied parfaitement à cette émouvante chronique (et inversement) ! Je sais qu'elle te tenait à coeur et le pari est réussi haut la main, une parallèle bien tracée entre la musique et ton beau pays. J'ai eu un peu peur pour Boucle d'Or quand même. Bon je vais pas te mentir, tu sais que Neil Young c'est pas du tout ma came, et franchement j'ai eu un peu peur sur les deux premières tounes : c'est finalement à partir de la troisième que j'ai été emporté par l'ambiance triste et nostalgique qui se dégage de cette GALETTE lol. Bravo mon Mike, ça en valait la peine.

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