QUEEN
SHEER HEART ATTACK (Album)
1974, Hollywood Records / EMI Records




ZazPanzer
Ils commencent à y penser une fois les dernières paluches de la journée serrées. S'ils sourient à leurs collègues en leur lançant les dernières vannes d'usage, ils ne sont pourtant plus tout à fait avec eux. On ne peut d'ailleurs leur adresser la parole sur le trajet du retour, car, repliés sur eux-mêmes, ils affrontent l'impensable, livrant une bataille intérieure schizophrène pour entériner leur choix de la soirée. Leurs décisions prises, la plupart redeviennent humains. Soulagés, libres. Mais alors arrive l'excitation. Imperceptible d'abord, elle monte en puissance jusqu'à ce que, fébriles, ils ouvrent la porte, balancent clés, manteaux, godasses et s'écroulent sur le canapé.

Conscients de leur addiction un tantinet malsaine, certains temporisent. Ils savourent quelques instants ce précieux silence qui fait suite à leurs journées bruyantes, prolongent un peu l'attente en se servant un whisky ou un café. D'autres caressent le chat ou allument une cigarette. Mais rapidement, inévitablement, mûs par quelque chose qui les dépasse tous, ils se rendent religieusement devant leur discothèque et se recueillent devant leurs collections de Queen, avec une pensée émue pour chacune des quatorze galettes à qui ils viennent de mettre un vent. Ils s'excusent, se justifient, s'enfoncent, leur promettent solennellement de les sortir demain, puis, enfin, tirent victorieusement à eux la quinzième, l'élue de la soirée, la Reine du bal...

Si l'œil est toujours attiré par le brillant, l'esthétique, les jupes courtes, les talons hauts et les poitrines avantageuses, il arrive, comme dans les films, qu'on découvre la beauté "intérieure" d'une demoiselle, et que celle-ci réussisse par sa rhétorique le tour de force de vous faire oublier ses chaussures plates, ses boutons d'acné, et ses cheveux courts. Non ? Bon, j'avoue... Mais en Musique c'est possible ! La preuve avec ce "Sheer Heart Attack", qui malgré sa cover peu attrayante pourtant signée Mick Rock ("Raw Power" d'Iggy entre autres, c'est lui), est l'un de mes albums favoris des Quatre Fantastiques, un disque qui aurait toutes ses chances devant une bombasse genre "Innuendo" ou "Night At The Opera" !

Car ce troisième opus des britanniques, qui fut conçu entre Juillet et Septembre 1974 pour finalement naître le 23 Novembre, est un grandiose condensé de folie furieuse. On y sent à chaque instant une inspiration débordante et débridée; la fougue, l'envie de tout péter propre à la Jeunesse, cette quasi-innocence et ce je-m'en-foutisme salvateurs; une liberté totale qui repousse bien loin tout ce qui touche aux conventions, limites, barrières, frontières, bienséance et autres gros mots; mais également le petit plus qui fait qu'absolument tout est à sa juste place et qu'il n'aurait pu en être autrement : l'Art, en somme, dans toute sa splendeur. Pour faire bref, "Sheer Heart Attack", encore et toujours produit par le mythique Roy Thomas Baker, tient du pur chef d'œuvre et vous êtes une truffe si vous êtes passés à côté.

D'entrée, Freddie et Brian sortent le grand jeu : une superbe intro plantant un décor de fête foraine lance le grand huit "Brighton Rock" avec cette ligne de chant qui me fait toujours autant tripper, notamment l'hallucinant passage de transition voix de tête/voix de poitrine ("Magic in the air") qui précède le terrible refrain fédérateur qu'on n'entend pourtant qu'une fois. Un violent break basse-batterie construit ensuite un nouveau tremplin pour le solo acrobatique de Brian, une tuerie freelance absolue qui sonne comme une impro et dans lequel le virtuose à la Red Special impose son style, unique, se servant du Delay comme personne, démontrant ainsi qu'Hendrix et Page n'ont pas le monopole du Génie.

Cinq minutes seulement se sont écoulées et on est déjà à genoux, lorsque les claquements de doigts introduisant "Killer Queen" nous subjuguent immédiatement. Terminés les saltimbanques, nous voilà transportés dans l'univers luxueux d'une escort-girl : parfum, bijoux et Champagne Moët et Chandon sont la trame de fond de ce piano-voix sublime auquel vient rapidement se greffer un accompagnement de circonstance : rythmique rétro, chœurs délicieux, arrangements à chialer, notamment le roulement de caisse claire ponctué par une sonnette de vélo - et oui, déjà-, un solo harmonisé d'anthologie; tout est extase et raffinement, et c'est l'orgasme dans la soie.

Et là, Roger nous balance son morceau, "Tenement Funster", placé comme sur "Night At The Opera" en troisième position, et aussi réussi que le génialissime "I'm In Love With My Car". Roger, ce putain de batteur, certes pas vraiment technique, mais pourtant irremplaçable de par son charisme scénique (ah le coup de la flotte sur la caisse claire), son énorme son caractéristique qui l'a suivi toute sa carrière, son style particulier caisse claire/charleston ouvert, mais surtout sa voix, sa voix exceptionnelle... Même quand Roger nous parle de ses nouvelles chaussures violettes qui ont fait sensation auprès de ses voisins, on est accroché à ses mots comme si notre vie en dépendait; alors quand il nous lâche une tirade poétique du genre "Give me an open car, I'll make the speed of light out of this place", on jubile et on en redemande.

Et le pire c'est que ça continue : le doublon "Flick Of The Wrist"/"Lily Of The Valley" est encore une merveille. Alors que la structure de "Flick Of The Wrist" qui évoque d'ailleurs "Don't Stop Me Now" frappe par sa modernité, notamment le couplet, la transition "Lily Of The Valley", toute en émotion, nous fait monter une grosse boule dans la gorge en moins de deux minutes, et on en arrive presque aux larmes quand Freddie entonne "Messenger from seven seas has flown".

Arrivés à ce point, on n'y croit plus car on ne peut monter sans redescendre, mais tout doucement débute "Now I'm Here" que tout le monde connaît, avec sa fabuleuse intro au Delay et ses pêches qui annoncent un gros Hard jouissif et groovy, et c'est trop d'émotion... Alors pour calmer le jeu, Freddie nous fait le coup du seau de flotte sur la tête en nous concoctant un entracte baroque complètement barré sur lequel Roger atteint des notes qui effraieraient Rob Halford, mais c'est pour mieux enchaîner sur la claque destructrice "Stone Cold Crazy" avec son riff de boucher sadique et sa ligne de chant cultissime. Ces putains de génies qui étaient d'ailleurs tous des grosses têtes bardées de diplômes avaient une décennie musicale d'avance et on en reste sans voix lorsqu'on se repasse ça aujourd'hui.

Au point où j'en suis, je ne terminerai pas sans évoquer la première composition du placide John Deacon, "Misfire", un morceau poppy sympathique qui s'intègre parfaitement au reste de l'album, tout comme le délirant "Leroy Brown". S'il faut chercher la petite bête, on dénoncera les deux titres les moins ambitieux de l'album, "Dear Friends" et "She Makes Me", agréables mais avouons-le, pas aussi admirables que les onze autres.

On finit en beauté sur l'hypnotisant "In The Lap Of The Gods… Revisited" qui achève de nous épuiser émotionnellement avec ces chœurs majestueux qu'on ne peut que reprendre à pleins poumons quitte à ce que les voisins nous matent d'un œil inquiet le lendemain en prenant le courrier, quand Boum, tout s'arrête avec cette saloperie d'explosion nucléaire qui nous empêche de continuer ce voyage au plus profond de nous-mêmes... Dur !

Succédant à un "Queen II" parfois perçu comme trop pompeux et grandiloquent, trop progressif finalement, malgré des pépites à l'image de "Seven Seas of Rhye", "Sheer Heart Attack" devient donc le premier véritable chef d'œuvre du groupe, et ce malgré l'hépatite de Brian, absent du studio pendant la majeure partie de l'enregistrement... Ingénieusement construit sur des morceaux antagonistes qui s'imbriquent pourtant parfaitement tout en reflétant admirablement les personnalités des quatre multi-instrumentistes, ce troisième opus a le grand mérite d'avoir soudé les musiciens : Queen s'est trouvé en tant que groupe et sait où il va. La suite est historique.

Oui, les fans de Queen sont une espèce à part. De dangereux intégristes qui ne plaisantent pas avec leur Religion. Et ils sont partout. Maintenant vous savez, et vous verrez les choses différemment. Demain soir dans le métro, lorsque les yeux de votre voisin de gauche se révulseront subitement, ne paniquez pas, ce n'est pas un zombie. Laissez lui du temps... "Innuendo" squattera-t-il pour la cinquième fois consécutive sa platine, ou "The Game" obtiendra-t-il enfin ses faveurs ? Quant au type que vous observiez hier dans les embouteillages, celui qui tenait sa tête à deux mains et qui s'est soudainement redressé un petit sourire aux lèvres, comprenez-vous maintenant qu'il avait simplement décidé de réécouter "Flash Gordon" ? Allez, vivez moins stressés... "Dans la vie tout s'arrange. Y'a jamais de vraies raisons de se biler" disait Gérard cette même année.

Tiens, vos yeux sont opaques...

Lequel choisirez-vous ce soir ?

2012-12-11 13:27:48