THE CURE
PORNOGRAPHY (Album)
1982, Fiction Records




DHT06 : 18/20
Après « Faith », Robert Smith et ses deux acolytes décidèrent d’aller encore plus loin, résolus à pousser leur propre musique dans ses derniers retranchements. C’est ainsi que « Pornography » s’imposa comme leur seul album de rock gothique, élaboré dans des circonstances chaotiques, entre un studio d’enregistrement transformé en second domicile, et une tournée européenne tendue, au terme de laquelle le chanteur et Simon Gallup ne s’adressèrent plus la parole pendant dix-huit mois. L’expérience ne fut pas seulement salutaire à court terme sur le plan musical, eu égard à ses vertus destructrices. Elle fut destructrice à long terme pour le groupe lui-même. Quand on entend, dans « The Figurehead », « I Will Never Be Clean Again », on est tenté de le prendre au pied de la lettre.
Cette tendance à l’autodestruction aurait des conséquences à la fois bonnes et mauvaises pour le groupe, conséquences dont l’intérêt artistique eut du mal à extraire une crédibilité, car ce fut un travail de sape, avec le résultat que l’on connaît : une instrumentalisation commerciale du groupe par lui-même, au détriment de sa rigueur créative.
Et voilà l’explication de la cassure qui apparut, après « Pornography », entre l’exploitation vénale de leur marche vers la reconnaissance du grand public, d’une part, et leur relation avec les qualités intrinsèques de la musique, d’autre part, laquelle relation accusa une sévère baisse de régime, avant une reconstruction progressive d’une durée de sept ans jusqu’à « Disintegration », leur quatrième et dernier grand album. Comme l’attirance pour l’extrême les engageait totalement, ils avaient certes le choix, mais celui qu’ils firent, plus réaliste, les sortit probablement d’une crise dont ils devaient se sauver eux-mêmes avant de sauver leur musique. Ils optèrent donc pour le moindre mal, en sachant que les conséquences auraient pu être bien pires pour eux dans le cas contraire.
En attendant, « Pornography » reste une réussite artistique et, aussi dur que cela puisse paraître, c’est ce qui compte le plus pour les auditeurs exigeants. Moins transcendant que « Faith », mais porté par un souffle inédit chez eux, garant d’une originalité propre, le son gothique électrise, par les guitares saturées, la dualité entre monotonie et dissonance de la mouvance new wave / Cold wave, en cela similaire à cette dernière sur le plan de la mélodie, et antinomique sur le plan du timbre instrumental, qui garde des affinités avec le punk rock et le rock en général, au service d’une imagerie mortuaire. Une voix plus grave, dite d’outre-tombe, aurait été un plus, mais Robert Smith compense cette lacune par d’autres trouvailles sonores, notamment grâce à la collaboration du groupe avec le producteur Phil Thornalley (précédemment ingénieur du son des Psychedelic Furs), encourageant la batterie à générer cette ambiance tribale déchaînée que l’on retrouve dans toutes les chansons, du désespéré « One Hundred Years » à l’apocalyptique « Pornography » en passant par la frénésie de « The Hanging Garden », où les animaux crient.

D. H. T.

2017-10-03 10:30:51


Scoss : 20/20
Voici le dernier chapitre de la trilogie, le plus noir, le plus violent celui qui effraya les critiques anglais de l'époque, extirpé des entrailles du groupe comme une tumeur.

Pornography est la rencontre du feu et de la glace, de l'individu désabusé et de ses sentiments les plus noirs. A peine l'intro apocalyptique de "One Hundred Years" entamée et Robert Smith déclame "It doesn't matter if we all die". Le sont est rêche, granuleux, tout se perd dans un écho infernal, les guitares dissonantes, la basse fantomatique et cette batterie qui se contente de marteler des rythmes tribaux et martiaux.
Furieux et fulgurants (One Hundred Years, Hanging Garden) ou lents et glaciaux (The Figurehead, Cold) chacun des morceaux semble s'enfoncer pour atteindre le point de non retour. La lumière d'espoir de A Strange Day, sera bien vite oubliée après l'enchaînement de Cold et du final Pornography, hymne bruitiste au mal être où la voix furieuse de Robert Smith se perd dans un écho inutile au milieu d'une spirale de violence et de haine.
Et lorsqu'enfin dans un dernier souffle il hurle "I must fight this sickness, find a cure" on sait que le groupe a touché le fond et vient de tourner une page de son histoire.

2009-04-24 00:00:00