THE CURE
DISINTEGRATION (Album)
1989, Fiction Records




Scoss : 19/20
1989. Voilà 7 ans que The Cure s'était vu renaître après s'être consumé dans le terrible Pornography. 7 longues années au cours desquelles, le groupe a alterné le passable, le bon et le mauvais, tout en voyant néanmoins sa côte de popularité grandir dans le monde entier. Mais qu'attendre alors de ce Disintegration qui débarque en cette fin de décennie?

Après un Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me, très pop et en demi teinte, le groupe revient à la mélancolie qui habitait les albums de sa fameuse "Trilogie" parue au début des années 80. Sans toutefois s'enfoncer dans la noirceur de Pornography ou le brouillard glacial de Faith, Disintegration est un album sombre. Le groupe réussit à marrier à la perfection la tristesse de ses débuts et l'esthétique pop qui l'a fait exploser sur la scène internationale.

On y retrouve des morceaux à la structure relativement simple voire répétitive, mais d'une sophistication extrême dans le travail mélodique. D'innombrables couches de guitares réverbérées, saturées ou cristallines se superposent pour donner à chaque morceau une ambiance, surréaliste et intemporelle. A l'image de Robert Smith sur la pochette, perdu dans un brouillard de sombres fleurs, l'auditeur se perd et se trouve absorbé tout entier par les atmosphères, tantôt angoissantes, tantôt tristes de cette rêverie artificielle.
Et que dire de la performance de Robert Smith, absolument fabuleuse. Habité par ses textes, l'anti-leader charismatique se cache derrière les nappes atmosphériques, noyé dans un éternel echo (Plainsong), sussure des paroles inquiétantes (Lullaby) ou pousse des cris étouffés (Disintegration).

Si quelques titres se détachent, en particulier les singles, Lovesong jolie ballade pop très inspirée et Lullaby morceaux plus sombre aux mélodies cristallines mais aux paroles inquiétantes, l'album bénéficie d'une grande homogénéité qui immerge totalement l'auditeur. L'immersion est renforcée par des morceaux dont la longueur dépasse parfois la limite du raisonnable (le désespéré The Same Deep Water as You et ses presque 10 minutes) mais jamais ennuyeux. Robert Smith et sa bande nous entraînent, pendant plus de 70 minutes dans une spirale colorée où s'entremêlent interrogations et angoisses, rêves et démons, amour et chagrin.

Et lorsque résonnent les notes d'accordéon de Untitled, l'auditeur sait qu'il vient de vivre une expérience unique, il ressort la tête de l'eau et assiste, impuissant mais conquis à un crépuscule morose comme s'il savait.... comme s'il savait que The Cure venait de clôre ce qui restera comme son dernier chef d'oeuvre.

2010-02-16 00:00:00


DHT06 : 18/20
The Cure, ce sont des débuts plus que prometteurs, suivis de trois chefs d’œuvre, puis une baisse de régime artistique due à une orientation plus commerciale et à la difficulté de gérer cette orientation tout en continuant à produire des albums cohérents. Après ce virage, qui fut aussi une descente, ils ont essayé de remonter la pente. On peut dire qu’avec « Disintegration » ils sont revenus au sommet, et les étapes intermédiaires apparaissent après coup comme autant d’expériences profitables, dont ils ont su tirer les leçons. Car « Disintegration » n’est pas seulement le quatrième et dernier chef d’œuvre de leur discographie, c’est aussi un univers à part entière, qui ne ressemble ni à « Seventeen Seconds », ni à « Faith », ni à « Pornography ». C’est, en somme, l’ultime réponse à la question : après leur quête de popularité, où ils se sont perdus puis retrouvés, comment s’incarnerait leur retour en grâce ? À la base, on a toujours les textes de Robert Smith, tiraillés entre imagination et réalité, rêves et désillusions, ainsi qu’un travail d’écriture musicale qui résulte d’une étroite collaboration entre tous les membres du groupe. Et puis, mieux que jamais, Simon Gallup a compris l’unité que sa double implication dans la basse et les synthétiseurs apporterait à l’ensemble. Guidés par les sons de cloches et les scintillements féériques d’un ciel étoilé au cœur d’une nuit d’hiver, le rythme et les nappes sonores traversent de concert une vaste étendue enneigée, où se mélangent inquiétante étrangeté, douceur mélancolique et lueurs d’espoir.
« Plainsong » se souvient de la longue introduction instrumentale de l’album précédent, mais avec des sentiments différents : alors que « The Kiss » entamait une séduction à la fois ténébreuse et torride, ici l’harmonie compassionnelle a remplacé les guitares saturées, et la voix finit par se rassurer au contact de son propre écho. « Pictures of You » garde la même fibre émotionnelle, comme les autres titres, avec cependant des sonorités plus rock, laissant toute leur place à la batterie, à la basse et aux guitares parmi les claviers, dans un climat pacifié, faisant la part belle à la nostalgie et aux souvenirs heureux partagés avec la femme aimée. « Closedown » s’inscrit dans la même lignée, à laquelle viennent s’ajouter des percussions plus rapides, pour un regain d’intensité. « Lovesong », l’un des hits de l’album, est une de leurs plus belles chansons, résolument rock et d’une tendresse simple et authentique. « Last Dance » et « Fascination Street », plus sombres, complètent le tableau en réhabilitant l’influence gothique avec discrétion et subtilité. Entre les deux, « Lullaby », autre hit de l’album, décrit de façon métaphorique les peurs légitimes et les traumatismes de l’enfance face à l’horreur du monde, mettant les adultes au pied du mur de leur propre angoisse. On tient la perfection en sept titres, auprès desquels les cinq suivants s’efforcent de rester sans le moindre temps mort, démontrant une constance qui relève du dévouement : certains passages instrumentaux de « Prayers for Rain » rappellent The Sisters of Mercy ; « The Same Deep Water as You » est plein de sérénité, en neuf minutes de détente que l’on ne voit pas passer ; « Disintegration » ravive les passagers du rêve, et là on se croirait parfois dans « Works » de T21 ; « Homesick », de par son intimité particulière, se prêterait aussi bien à une interprétation avec un seul instrument : guitare acoustique, piano ou violon, même si l’osmose entre les divers apports y est extraordinaire, d’autant plus que l’influence du blues et du jazz semble pertinente, et ce pour la première fois depuis le temps qu’ils s’y essaient sporadiquement ; « Untitled », enfin, nous dépose au terme d’un atterrissage tranquille, et nous arrivons indemnes. Les Cure, eux, se sont en effet désintégrés. Ils n’auraient pas pu aboutir à une meilleure synthèse de leur facette pop et de leur facette plus confidentielle. Par la suite, bien sûr, ils auraient encore quelques bons moments. Néanmoins, on peut affirmer que, sauf aux yeux de leurs fans les plus assidus ou, à l’inverse, du public le moins exigeant, leurs opus suivants sont parfaitement dispensables. Après la beauté tragique de « Disintegration », ils auraient pu changer de métier.

D. H. T.

2017-09-17 17:33:34